La menace du stéréotype : l’impact des préjugés sur la charge raciale

 © Uday Mittal

I 16.05.23 I Chiguecky 

Je suis noire et je suis (très) souvent en retard. Pendant la majeure partie de ma vie, j’ai redoublé d’efforts pour ne pas être en retard. J’aimerais dire que c’est parce que ce n’est pas un comportement respectueux, mais ce n’est pas la vraie raison. En réalité, c’est parce que je suis noire et un stéréotype qui colle à la peau des personnes noires c’est que nous sommes tout le temps en retard. Les Afro-Américains parlent même de Colored people’s time. Alors pour éviter qu’on corrèle ma gestion du temps chaotique à mon taux de mélanine, j’ai tout fait pour ne jamais être en retard. C’est ce qu’on appelle la menace du stéréotype qui m’a fait agir à l’opposé du cliché rattaché à ma communauté.

I 16.05.23 I Chiguecky 

Je suis noire et je suis (très) souvent en retard. Pendant la majeure partie de ma vie, j’ai redoublé d’efforts pour ne pas être en retard. J’aimerais dire que c’est parce que ce n’est pas un comportement respectueux, mais ce n’est pas la vraie raison. En réalité, c’est parce que je suis noire et un stéréotype qui colle à la peau des personnes noires c’est que nous sommes tout le temps en retard. Les Afro-Américains parlent même de Colored people’s time. Alors pour éviter qu’on corrèle ma gestion du temps chaotique à mon taux de mélanine, j’ai tout fait pour ne jamais être en retard. C’est ce qu’on appelle la menace du stéréotype qui m’a fait agir à l’opposé du cliché rattaché à ma communauté.

La menace du stéréotype, kezako ?

Imaginez-vous dans les rues de Chicago dans les années 1970. Un grand homme noir se balade tranquillement perdus dans ses pensées. Les regards méfiants posés sur lui le ramènent brutalement à la réalité.  Des personnes blanches changent de trottoir pour éviter de le croiser. Sa seule présence dans l’espace public gêne et surtout effraie. L’homme n’est pas dupe. Il sait ce que représente le corps d’un homme noir dans les rues de Chicago des années 1970. Il décide donc d’adopter un comportement diamétralement opposé au stéréotype qui lui est rattaché : il se met à marcher en sifflant des airs des Beatles et de Vivaldi. Transformation totale. Les passant·es blanc·hes sont enfin soulagé·es. Cet homme c’est Brent Staples. Il raconte son expérience dans le livre Parallel Time : “« La tension disparaissait dans les yeux des gens quand ils m’entendaient. Certains souriaient même en me croisant dans la pénombre. ». Le psychologue Afro-Américain, Claude Steele découvre le témoignage de Staples et décide de travailler sur la manière dont, même en l’absence de situation évidente de racisme, les stéréotypes ont une influence sur l’attitude des personnes visées qui ont peur de véhiculer les clichés qui leur sont associés. 

La notion de peur est centrale dans la compréhension de la menace du stéréotype. L’individu qui appartient au groupe ciblé par un stéréotype a peur du jugement, des (micro) agressions, mais aussi de nuire au groupe si iel confirme le préjugé. Cette peur va créer de l’anxiété et avoir un impact sur son comportement et son rapport à sa propre identité. La menace du stéréotype est un phénomène complexe et multifactoriel qui touche à la fois le cognitif, donc le cerveau et l’affectif, donc les émotions. Elle peut apparaître dans le cadre d’un stéréotype négatif (ex: les Noir·es sont moins intelligent·es que les Blanch·es) ou un stéréotype positif (ex : les Asiatiques sont fort·es en maths).

La menace du stéréotype, une charge raciale supplémentaire

Crédit photo : Joice Kelly

Dans mon cas personnel, la menace du stéréotype m’a permis d’avoir un comportement qui ne me nuit pas à savoir arriver à l’heure, voire en avance. Mais dans bien des cas, la menace du stéréotype participe à renforcer des stéréotypes négatifs. Ainsi, dans l’expérience menée par Claude Steele et Joshua Aronson en 1995, les personnes Afro-Américaines avaient des perfomances scolaires plus faibles dès lors que la consigne indiquait qu’elles passaient un test intellectuel, parce qu’elles avaient intériorisé l’idée que les Noir·es sont moins intelligent·es que les Blanc·hes. Les stéréotypes que l’on intègre, consciemment ou non, agissent comme des injonctions performatives qui ont des conséquences réelles sur nos comportements, notre estime de nous-mêmes et notre foi en nos capacités. 

« Avoir conscience d’un stéréotype et mettre en place des mécanismes pour agir à l’opposé rend le stéréotype encore plus actif d’un point de vue mental et lui permet paradoxalement de persister »

Et lorsque ces stéréotypes sont de l’ordre racial, la menace du stéréotype alourdit la charge raciale des personnes non blanches. Quand on est associé à un stéréotype, on a souvent tendance à redoubler d’effort pour adopter le comportement opposé. Cette dissonance entre ce que l’on est naturellement et l’image qu’on se donne pour ne pas confirmer un stéréotype crée des troubles identitaires profonds qui peuvent aller jusqu’au racisme intériorisé. La pression et l’anxiété engendrées par la menace du stéréotype ont donc non seulement un effet sur nos capacités et nos performances, mais également sur notre santé mentale. D’autant plus que le fait d’avoir conscience d’un stéréotype et mettre en place des mécanismes pour agir à l’opposé rend le stéréotype encore plus actif d’un point de vue mental et lui permet paradoxalement de persister.

Quelques pistes de défense face à la menace du stéréotype

Crédit photo : Insecure

Le pouvoir de l’affirmation positive

 

Je dois l’avouer, je n’ai pas toujours été convaincue par l’affirmation positive. Passer des heures devant le miroir à me dire à quel point je suis belle, badass et incroyablement intelligente ne me semblait pas très pertinent. Mais la découverte des études faites sur la menace du stéréotype m’a fait changer d’avis. Car, ce qui se joue ici c’est bien la croyance et ce que notre cerveau perçoit comme une réalité, qu’elle soit réelle ou non. Les personnes blanches ne sont pas plus intelligentes que les personnes noires. Mais le seul fait d’avoir profondément ancré cette croyance dans la société a suffit à avoir un impact réel sur les performances, les chances de réussite et la confiance en soi de millions de Noir·es. Ce que l’affirmation positive permet, c’est d’utiliser la flexibilité du cerveau pour reprogrammer son système et intégrer des pensées positives qui favorisent l’amour, l’estime et la confiance en soi.

Crédit photo : Markus Spiske

Placer l’individu au centre

 

Le propre du stéréotype est de mettre un groupe d’individus distincts dans une même case et de nier l’individualité des membres qui le constituent. Replacer l’individu au centre de sa grille de lecture, au cœur de sa narration, est un moyen de se détacher de la pression raciale que l’on peut ressentir quand on vit dans une société où un individu porte le poids de la réputation de toute sa communauté sur ses épaules.

Assumer sa part de stéréotypes 

 

Et si une des solutions était d’assumer que dans chacun·e d’entre nous, il existe une part de clichés, mais que ça ne remet pas en cause notre individualité et que ça ne légitimise pas non plus  une essentialisation ? Peut-être alors pourrais-je assumer que je suis noire, souvent en retard, que j’adore le poulet et que j’ai le sens du rythme !

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