L’antiracisme queer en terres alsaciennes – entretien avec Mohamed, membre du collectif Diaspora

Crédit photo: Hugo Rummel 

Loin de Paris, en plein cœur de l’Alsace, une lutte intersectionnelle se joue aussi, portée par plusieurs collectifs comme Diaspora, dont fait partie Mohamed. Un collectif décolonial, qui porte haut la voix des personnes queers racisées dans la capitale européenne.

Loin de Paris, en plein cœur de l’Alsace, une lutte intersectionnelle se joue aussi, portée par plusieurs collectifs comme Diaspora, dont fait partie Mohamed. Un collectif décolonial, qui porte haut la voix des personnes queers racisées dans la capitale européenne.

La genèse d’un collectif intersectionnel à Strasbourg

 En France, les personnes queers racisées continuent de subir quasi quotidiennement des attaques racistes, islamophobes et/ou lgbtqophobes. De nombreuses associations et collectifs, concentrées pour beaucoup dans la région parisienne, tentent de lutter contre cette violence systémique. Mais face au vivier parisien, Strasbourg, moins connue pour ses combats antiracistes que pour ses Marchés de Noël et ses maisons à colombages, ne semble pas se placer aux avant-postes, en particulier depuis le mouvement Black Lives Matter, un des derniers rassemblements antiracistes d’ampleur. S’en est suivi une baisse d’affluence, qui peut être liée à la pandémie et au départ de nombreuses personnes queer racisées dans les autres grandes villes de France.

Alors oui des associations existent mais, il s’agit pour la plupart d’antennes régionales de structures nationales comme la Licra, le MRAP, SOS Racisme ou la Cimade. Et surtout, leurs actions peinent à rencontrer tous les publics, pas aidées par le manque de moyens financiers. 

C’est dans ce contexte local un peu particulier qu’est née l’idée un peu “délirante de fonder le collectif Diaspora, un collectif antiraciste, décolonial ET queer. Le nom « Diaspora » n’a d’ailleurs pas été choisi au hasard. Un nom symbolique qui a été progressivement décidé au regard du nombre accru de personnes racisées venant du continent africain, mais aussi d’Asie ou encore d’Amérique du Sud. Un nom englobant, qui comme le souligne Mohamed, est là pour rassembler des personnes queer racisé•es de tous les horizons, marquées de près ou de loin par la migration. 

En janvier 2025, Diaspora a publié un manifeste déterminant, à travers lequel le collectif se positionne comme une entité militante décoloniale, qui “traite de race, de classe, de sexe et de validité de façon intersectionnelle, fière, libérée et libératrice”

Ce manifeste, c’était un moyen pour nous de faire quelque chose qui pourra peut-être durer dans le temps, [avec] un socle sur lequel il y a une ligne éditoriale, une politique solide.

Mohamed

Crédit photo: Diaspora

Porter la voix des personnes queer racisé•e•s

Sans vision de long terme rigide, Diaspora s’est donc peu à peu structurée, réunissant de manière fluctuante des étudiants•es, des salarié•es, ainsi que des personnes issues d’autres collectifs et/ou qui exercent d’autres activités (des DJs par exemple). Chacun et chacune vient avec son expérience et son expertise à l’instar de Mohamed, qui vient apporter une perspective médico-sociale issue de ses autres engagements associatifs : une approche nécessaire dans la lutte des personnes queer racisé•e•s. 

Et pour lutter, le collectif a opté pour un fonctionnement que Mohamed qualifie d’ “anarchiste”, axé sur le bouche à oreilles, l’horizontalité, le dialogue et la prise de décision collégiale. Ce fonctionnement s’incarne dans la mise en place d’une communauté WhatsApp, composée de différents sous-groupes correspondant aux différentes activités et sujets de discussion du collectif. Iels s’y partagent des suggestions de lectures, de films, et s’organisent pour se rendre ensemble en manif.

En tant que personne queer racisée, c’est vraiment le cumul de vulnérabilité. On est beaucoup plus en danger devant les flics, devant toute personne qui détient l’autorité publique.

Mohamed

Mohamed, membre de Diaspora – crédit photo: Mona Koyamba

Cette organisation permet au collectif de mettre en place différentes actions “qui sont toujours politiques, [qui] peuvent également être festives, culturelles, artistiques et ancrée dans une démarche d’émancipation collective”D’une part, Diaspora organise régulièrement des “rencontres queer racisé•e•s” en non-mixité. Des safe place où iels se retrouvent autour d’un goûter conviviale et échangent autour des problématiques de race, sexe et classe. Comme le rappelle Mohamed, “tout a commencé avec les rencontres queer racisées […], c’est le centre de ce qu’on fait”.

D’autre part, le collectif se rend régulièrement aux manifestations strasbourgeoises. Il a notamment participé aux comités d’organisation de grands chantiers comme celui de la Pride ou de la Pride Lesbienne, aux côtés d’autres collectifs comme Ascendant Butch (@collectif_ascendant_butch) ou FémiGouin’Fest, avec qui il collabore régulièrement.

Crédit photo: Diaspora

Car oui, Diaspora n’agit pas de manière isolée : le collectif travaille avec d’autres associations intersectionnelles dont il partage la ligne politique, dans une logique  de “renforcement du tissu associatif et communautaire”. 

Avec le FémiGouin’Fest, ils avaient organisé leur premier after dans le festival du même nom : un sorte de “lancement en événementiel” comme le souligne Mohamed. Iels avaient invité des DJs, organisé un drag show et une exposition,  pour accueillir tous les participants•es du FémiGouin’Fest, et notamment la militante @habibitch, qui était venue donner une conférence pour l’occasion. En décembre 2025, Diaspora a également co-organisé la fête TransPédéGouines aux côtés d’Ascendant Butch, le FAGs, l’OST et la House of Diamonds. Une soirée festive mais politique, pour dénoncer les violences policières subies par “les personnes racisées, les communautés marginalisées, les travailleureuses du sexe et les TransPédéGouines” (extrait du communiqué).

Et en parlant de soirées, Diaspora milite aussi par ce medium-là, en le combinant avec des expositions pluridisciplinaires (photos, vidéo, arts plastiques) comme ECHOS, des cinés-clubs, des DJs sets, des performances live, et bien-sûr du drag. Ces soirées sont ouvertes à tout le monde, et rencontrent du succès auprès des personnes queer racisé•e•s qui s’y rendent en masse. Malgré le regard parfois fétichisant du public blanc, ces soirées restent une nécessité pour le collectif car elles permettent de célébrer les identités multiples des personnes queer racisé•e•s “en décolonisant les espaces artistiques”, insiste Mohamed, qui fait écho à la vision d”@habibitch de “décoloniser le dancefloor”. 

Ça fait du bien de pour une fois bouger ton corps et exister dans un espace où t’es pas l’étranger, t’es pas la minorité, t’es pas l’exception.

Mohamed

Crédit photo: Hugo Rummel

Plus récemment, le collectif a mené d’autres actions politiques, avec notamment un appel à témoignages contre le Wagon Souk, un tiers-lieu strasbourgeois épinglé pour des affaires de violences envers ses salariées et les artistes invités, qui a depuis annoncé sa fermeture administrative . Diaspora était également présent pour soutenir les migrants•es du camp de Krimmeri, situé près du Stade de la Meinau, et dénoncer le démantèlement abusif et le mauvais traitement des personnes migrantes par la préfecture du Bas-Rhin. 

Malgré un climat politique anxiogène et pessimiste, Diaspora poursuit donc sa lutte décoloniale intersectionnelle, qui peut se résumer dans ce moto militant – né pendant la crise du VIH aux États-Unis – repris par Mohamed :  “Enterrer vos frères et soeurs le matin, militer l’après-midi, danser le soir”

Une lutte locale nécessaire pour tenter de faire bouger les lignes dans la capitale européenne.

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